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Les pénitents

 

Les détonations sourdes des tambours emplissent la nef de la grande église sombre. La cadence lourde et lancinante de ces voix lugubres inondent l’espace froid par son discours d’outre-tombe. Les vieilles pierres répondent dans un écho de l’au-delà, terrible musique qui glace le sang et impose le silence.

En guise de regard, deux trous étroits et circulaires sont découpés dans ma capuche noire. Je ne vois que les deux capuches noires qui me guident devant moi. Au-delà de ces deux cercles, c’est le vide, le noir de ma tunique noire qui entrave les mouvements de mes bras au moment d’affliger à mon tambour de nouvelles détonations sourdes. Je ne vois rien d’autres que les deux capuches noires qui me précèdent et qui avancent au rythme lancinant de ces voix lugubres. Je les suis, ne pouvant rien faire d’autre que les suivre. Et je tape sur la peau tendue de mon tambour, et les pierres renvoient en écho la réponse de l’au-delà.

 

J’avance pas à pas dans cette lente procession, et je me demande ce que je fais là.

 

Derrière moi, les pénitents promènent leur peine et traînent à leur suite le poids de leurs fautes. Ils ont revêtu la même tunique noire et la même capuche noire.  Dans un silence de mort, les pénitents avancent pas à pas dans cette lente procession. Ils avancent dans la nuit, les chevilles enchaînées, raclant la pierre froide de leurs pieds nus. La tête renversée sur leur poitrine et les mains jointes, ils psalmodient sans un son les refrains de leur foi. Chacun d’eux ne voit que les deux capuches noires qui les précèdent. Deux trous circulaires leur font office de regard. Spectacle hallucinant que cette colonie de spectres noirs défilants au rythme pesant du triste glas.

               

J’avance pas à pas dans cette lente procession, et je me demande ce que je fais là.

 

Derrière moi, les mystères ont été sortis. Ils flottent au dessus d’un nuage noir, bercés par des pénitents aux capuches noires, aux tuniques noires et aux regards noirs. Parfois, l’un d’eux faiblit et le mystère vacille. Il est alors remplacé par un autre pénitent au regard noir et continue son chemin de croix avec les autres, ceux qui, les mains jointes, défilent en silence. Les mystères, eux, repartent dans leur lente procession, avançant pas à pas au rythme sourd et lancinant des tambours. Le lent nuage noir semble ne jamais vouloir s’arrêter, les pénitents ne jamais être las.

 

J’avance pas à pas dans cette lente procession, et je me demande ce que je fais là.

 

Derrière moi, des femmes portent sur leurs épaules une statue de la Vierge. Elles ont les yeux baissés et demandent pardon. Elles ont les yeux baissés, ses yeux que l’on peut voir car elles ne portent pas de capuche noire. Elles portent une tunique noire, mais pas de capuche noire. Leur visage est découvert et elles avancent pas à pas, le visage découvert, portant sur leurs épaules l’objet de leur foi, traînant péniblement dans la nuit froide leur espoir de pardon. Double peine que celle de ces femmes traînant leur pénitence à la vue de tous, traînant leur honte en plus de leur peine. Elles subissent, dans la nuit inondée de la voix lugubre des tambours, le jugement des hommes, à chaque pas.

 

J’avance pas à pas dans cette lente procession, et je me demande ce que je fais là

 

La grande église sombre, les détonations sourdes des tambours, les vieilles pierres et leur écho lugubre, les voix sombres de l’au-delà, les mystères navigants sur cette marée noire et cette musique douloureuse qui emplit l’espace de sa mélancolie pesante et lancinante. Dans les deux trous circulaires qui me tiennent lieu de regard, je vois les deux capuches noires qui me précèdent. Ensemble, sur la peau tendue de nos tambours, nous frappons ce rythme sourd donnant la cadence à tous les pénitents.

 

J’avance pas à pas dans cette lente procession, et soudain, je comprends pourquoi je suis là.